La Tête dans les Étoiles 

Comment gérer ses émotions après un traumatisme

Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité.

- Carl G. Jung

Lorsque je suis rentrée à la maison après mon accident vasculaire cérébral (AVC), je n’arrivais plus à dormir seule. On habitait un grand appartement à la rue Gaspard-Valette, à Genève. Je n’ai jamais pu dormir dans la chambre qui était censée être la mienne, déclarait souvent ma grande sœur Cassiopée (1) lorsque nous étions plus jeunes. J’ai dormi avec Astrée (1), ma sœur de 2 ans mon aînée, car Cassiopée refusait de m’accueillir dans sa chambre ayant un sommeil très sensible. Plus tard, on déménagea dans la maison de famille qui appartenait à ma grand-mère paternelle. Les premières années dans ce grand manoir aux allures de château hanté fût terrible. J’étais apeurée par tous les grincements et craquements qui provenaient du vieux plancher. Astrée dut encore dormir avec moi pendant plusieurs années. Lorsque j’eus environ 8 ans (je ne m'en souviens plus exactement), Astrée décréta que j’étais assez grande pour dormir seule. N’arrivant toujours pas à fermer l’œil de la nuit, j’établis un plan judicieux : comme je me faisais gronder par ma famille si j’osais émettre la volonté de dormir avec l’un d’entre eux, je patientai tranquillement dans mon lit jusqu’à ce que tout le monde dorme. Ma couette à la main, je la traînai derrière moi jusqu’à la chambre de l’une de mes 2 sœurs (mon père m’avait formellement interdit de venir dans la chambre parentale) et ; poussant la porte délicatement, me faufilant doucement jusqu’au pied du lit, je me roulai en boule par terre pour finir par m’endormir le sourire aux lèvres ; apaisée par la présence d’un être cher. J’alternai ainsi entre Astrée et Cassiopée qui me racontent encore maintenant le souvenir de leur réveil du lendemain matin, me découvrant par terre, enroulée dans une boule de duvet, tel un petit animal de compagnie.

La peur de dormir seule après un traumatisme de cette ampleur est normal. Je ne le savais pas et je pensais faire quelque chose de mal chaque fois que je devais entrer en catimini dans la chambre de l'une de mes sœurs.

 

Mon AVC a marqué le fond de mon être par sa violence. En effet, cet incident a non seulement créé un choc émotionnel très profond mais en plus il a perturbé ma vie entière par l’affection physique qui s’en est suivie : me réveiller dans un corps momifié à l’âge de 4 ans, dans un lieu inconnu, est une douleur intolérable, physique mais principalement émotionnelle, surtout à un si jeune âge. "Un traumatisme, lorsqu’il est vécu jeune, est extrêmement difficile à surmonter ; il perturbe grandement le développement de l’enfant et induit plus tard diverses troubles psychiques tels que des crises d’angoisses, une dépression, un burn-out, des phobies, un manque de confiance en soi, …"(2). La nuit me rappelait inconsciemment le coma, j'avais une peur terrible de m'endormir et de revoir à nouveau la mort de près.

Selon l'intensité du traumatisme, un stress physique et mental s'implante au cœur du cerveau. Ce stress peut diminuer progressivement, persister, voir monter en intensité. Ceci dépend du trauma vécu et de la personne qui le vit. Ce type de stress est appelée syndrome de stress post-traumatique et prend une place extrêmement importante dans la vie de la personne. (2)


Mon accident a donc conduit à un stress post-traumatique qui a été très long à résorber. Après un tel choc, mon cerveau a créé une protection pour me préserver ; une amnésie pour anesthésier la souffrance : "À la suite d’un traumatisme, l’esprit va "encapsuler" le souvenir de l’événement autour de couches de protection"(2). Impossible pour moi de me souvenir le vécu de mon accident et la période qui l'entoure. Mon amnésie englobe une période de ma vie relativement longue; de 8 à 10 ans environ. C’est une forme extrême de protection suite à un traumatisme paraît-il.

Un autre mécanisme de protection que le corps humain met en place pour lui épargner une terrible souffrance est la dissociation : l'esprit va créer un double qui vivra le traumatisme à sa place: on se voit vivre l'événement à la troisième personne. L'esprit va se distancer émotionnellement de l'événement traumatique car il est inconcevable pour lui de se voir souffrir. La dissociation est souvent observée lors de traumatismes répétés: abus sexuel, violences physiques, harcèlement ... (2)


En plus de l’amnésie des événements choquants de mon enfance, mon cerveau a développé une capacité qu’il applique encore maintenant : mes souvenirs sont toujours heureux, je ne retiens jamais le négatif. Mon cerveau efface ce qui est trop dur psychologiquement et émotionnellement afin de me ménager. Grâce à cela j'ai pu développé un positivisme résistant à tout épreuve!

Dans mon article "Développer un cerveau résilient", je vous expliquais que nos émotions sont gérées au cœur de notre cerveau, bien enfermées dans une zone qui diffère complètement de part sa structure, sa biochimie et son organisation cellulaire. Part sa grande différence, le cerveau des émotions, appelé cerveau limbique, est très difficile d'accès. Toutes les autres zones du cerveau (langage, vision, contrôle des muscles... ) sont capables d'établir des connections et de communiquer entre elles en un clin d’œil. En effet, lorsqu'on voit un gâteau, notre cerveau l'associe à l'image et au mot "gâteau", nous pouvons l'identifier rapidement et articuler le son "gâteau". Ce trajet neuronal se crée en quelques millisecondes. Le cerveau des émotions, quant à lui, est faiblement perméable au néocortex, le cerveau qui pense et qui établit une logique. Il s'agit de deux cerveaux qui ont des fonctions bien distinct: l'un ressent et l'autre pense.(3)

 

Le néocortex et le cerveau émotionnel n'arrivent plus à communiquer en cas de danger : Lors d'une crise d'angoisse, par exemple, on aura beau se dire : "calme toi", "reprend tes esprits", "n'ai pas peur".... rien y fera, et parfois l'effet inverse se produira. Pour entrer en communication avec nos émotions, il faudra passer par d'autres techniques car lorsque le cerveau limbique s'active, il rompt la communication avec le néocortex qui pourrait provoquer un ralentissement inadapté en cas de danger. Le cerveau émotionnel doit agir vite selon des réflexes de survie, il n'a pas le temps de penser: "Plus rapide, l'évolution lui a donné la priorité dans les situations d'urgence. Il nous guide lorsque notre survie est en jeu. Dans les conditions de vie quasi animales de nos ancêtres, ce système d'alarme était essentiel".(4) Le néocortex est arrivé plus tard dans l'évolution; les neurones qui le composent sont bien mieux organisés pour gérer un travail plus long: l'analyse d'une situation.

Le stress post-traumatique, c'est le cerveau émotionnel qui dysfonctionne :

Tout événement choquant peut potentiellement déstabiliser une personne et laisser une marque profonde dans son cerveau émotionnel qui restera bloqué dans un circuit neuronal, au plus profond de son cerveau. Même si le traumatisme a eu lieu dans le passé, la personne revivra la même émotion chaque fois qu’une situation similaire se présentera à elle car cela réactivera la région dudit circuit neuronal. Ainsi, un traumatisme peut être vu comme une hypersensibilisation de notre système de défense qui deviendra hyper-réactif au moindre petit signe qui fera resurgir le trauma en question. L'évènement traumatique s'imprime de manière indélébile dans le cerveau émotionnel et peut-être ré-activé tellement rapidement que la personne est alors prisonnière de son propre corps qui s'exposera à des crises de paniques fréquentes. Le traumatisme contrôle le ressenti de la personne et donc son comportement, souvent pendant plusieurs dizaine d'années après. Plus le traumatisme est violent, plus la blessure qu'il va générer se gravera profondément dans le cerveau émotionnel. Cela sera plus dur et prendra alors plus de temps pour le guérir.

« Si vous n’aviez pas souffert comme vous l’avez fait, vous n’auriez pas de profondeur en tant qu’être humain, ni d’humilité ou de compassion. »

-Eckhart Tolle-

 

Apprendre à apaiser et à résoudre un traumatisme :

Guérir d'un traumatisme ne se fait pas en quelques semaines, voir quelques mois. Il faut du temps (1 an minimum voir plus selon moi) pour résoudre un traumatisme surtout s'il s'agit d'un évènement violent pour le corps et l'esprit. Le choc et la brutalité de cet évènement créera une blessure qui laissera une empreinte tenace dans le cerveau émotionnel (dans l'inconscient) de la personne. Pour arriver à refermer et cicatriser cette blessure, une thérapie classique ne suffira pas. En effet, les thérapie par la parole ne permettent pas toujours de relâcher des émotions profondes: Rester dans le mental, l’analyse et la pensée, c'est rester à la surface, dans le néocortex. Cela ne permettra pas de se connecter aux émotions, à l'inconscient, au corps. Pour cela, il faut plonger au plus profond du cerveau, là où se trouve le cerveau émotionnel, pour aller repêcher la partie blessée de notre cerveau.(3)

Toute bonne thérapie des traumatismes doit passer par le corps et pour cela nous pouvons mettre en éveil nos 5 sens. En effet, le cerveau des émotions gère toutes les fonctions vitales du corps humain, c'est-à-dire le système autonome : le rythme cardiaque, la digestion, le cycle circadien, le système immunitaire... Pour parvenir à délocaliser une émotion, de nombreuses approches thérapeutiques existent : les différentes techniques de massages (shiatsu, réflexologie, reiki, ...), pranayama (technique de respiration profonde pour ralentir le rythme cardiaque), hypnose... En effet, le corps se souvient de tout: Il arrive parfois qu'une personne se mette à pleurer "sans raison particulière" suite à un profond massage car une émotion ancienne a été relâcher par une "simple" action mécanique.(2) La créativité permet aussi de libérer les émotions enfouies en nous. Ainsi, selon les affinités et les plaisirs de chacun, différentes approches peuvent être proposées pour créer des liens et "s'amuser" tout en évoquant un passé douloureux : art-thérapie, musicothérapie, zoothérapie (thérapie avec les animaux), thérapie par le mouvement (méthode Feldenkrais)...

Comprendre ses émotions :

Face à un traumatisme, le cerveau se bloque et gèle nos émotions pour ne pas ressentir de souffrance. Si nous n'arrivons pas à gérer nos démons personnels qui nous paralysent, notre cerveau va mettre en place un mécanisme naturel de défense qui va mener à une déconnexion émotionnelle. Cette déconnexion intérieure va nous couper d'une partie saine de la vie et va nous plonger dans un vide émotionnel qui nous mènera petit à petit à des insomnies, des maladies chroniques, des douleurs physiques... Nous allons alors ressentir un  mal-être émotionnel qui se traduira par une dépression. Sans émotions, nous nous éloignons du dynamisme et de la créativité de la vie. Nous nous éteignons à la joie et au bonheur. Bien sûr, rallumer des émotions positives, c'est aussi rallumer nos peurs et notre souffrance. Il est alors important de se reconnecter à nos émotions petit à petit, pour apprendre à les (re)connaître et les gérer; à les rallumer sans que nos peurs resurgissent trop fortement. Il ne faut pas croire que les émotions négatives sont là dans l'unique but de nous rendre malheureux et misérable. Au contraire, comme expliqué dans les précédents paragraphes de cet article, l'être humain éprouve la peur et l'angoisse comme signaux d'alertes: ce sont des mécanisme de survie, cela nous a permis de nous adapter, d'apprendre et d'avancer au fur et à mesure de l'évolution. Ces émotions sont encore maintenant des signaux que notre cerveau émet pour que nous puissions aller de l'avant et apprendre à surmonter les obstacles! (5)

Toutes les émotions nous indiquent quelque chose afin de nous orienter : "Elles nous apportent des données sur la manière dont nous devons nous respecter, respecter les autres et gérer notre vie"(5). Comprendre et gérer correctement nos émotions, c'est les identifier, les accepter et les laisser circuler en nous sans qu'elles ne nous bloquent. Lorsque nous les gérons de manière intelligentes, nos émotions apporterons du positif. Au contraire, lorsque nous allons à l'encontre d'elles, les émotions que nous allons ressentir serons négatives et nous feront souffrir: c'est donc la manière dont nous gérons nos émotions qui fera que le négatif se transformera en positif ou inversement.(6)

Le fait de ne pas sentir ou reconnaitre ses émotions est bien sûr un obstacle à l’identification d’un traumatisme. Pour réussir à apaiser un traumatisme, il va falloir se reconnecter à nos émotions, les apprivoiser et les accepter. Un être humain "complet", qui se sent bien dans sa peau et qui est en accord avec lui-même, utilise l'intégralité de ses capacités, cognitif et émotionnel, pour parvenir à la décision qui le rendra heureux. L'état de bien-être d'un individu se produit lorsque le cerveau émotionnel et le néocortex se complètent et s'accordent: En effet, lorsque le cerveau émotionnel donne une direction à ce que nous voulons vivre, et le néocortex nous fait avancer dans cette voie le plus intelligemment possible, nous ressentons alors une harmonie; un "je suis là où je veux être dans ma vie"! (3)

Atteindre et maintenir cet état d'équilibre est difficile, mais bien sûr possible. Pour me sentir bien dans mon corps malgré ma dissymétrie physique, plus toutes les émotions que j'ai pu rencontrer et ressentir tout au long des épreuves choquantes de ma vie, j'ai fait appel à ma créativité et mon imagination pour trouver des techniques et des thérapies qui me convenaient et qui répondaient à mes besoins. J'ai la chance de connaître mon corps à la perfection pour savoir en une seule séance (ou un peu plus parfois) si la technique que je suis en train d’expérimenter est en accord et en adéquation avec moi-même. À travers toutes ces thérapies, j'ai enfin trouvé un équilibre intérieur et me suis finalement réconcilié avec mon corps : Grâce au sport (yoga aerien, hatha yoga et pilate), aux massages (reflexologie, reiki et shiatsu) et à l'hypnose, j'ai réussi à comprendre et accepter mes émotions, mais surtout à reprendre confiance en moi. 

 

Bien évidemment, les thérapies qui correspondent à l'un, peuvent ne pas répondre aux attentes de l'autre. Par exemple, la méditation et surtout la "pleine conscience" (MBSR: Mindfulness Based Stress Reduction) sont 2 techniques de relaxation qui sont devenues à la mode ces derniers temps. Nous en avons beaucoup entendu parler. Pour ma part, je n'ai absolument pas adhéré à cette technique et je m'en porte très bien. Selon moi, la méditation est par définition de la pleine conscience, c'est-à-dire, d'une part être connecté à nous-mêmes et à nos propres ressources et d'autre part, être dans le moment présent et penser à ce que nous faisons lorsque nous le faisons. Le principe est alors de se concentrer et de se focaliser sur les moindres petites parcelles de son corps afin de le ressentir en profondeur et de se connecter à soi. Le stage de MBSR auquel j'ai assisté il y a 2 ans ne m'a rien appris, ou du moins une chose: Je pratique déjà "la pleine conscience" naturellement. En effet, je suis connecté à mon corps d'une manière si intense depuis l'âge de 4 ans que je ressens mon corps dans toute son intégrité. Je ressens beaucoup trop mon corps c'est pourquoi je souffre au quotidien. Se focaliser sur ma douleur ne fait que l'augmenter: c'est une technique qui me reconnecte trop violemment à mes démons personnels et donc j'ai trouvé d'autres thérapies qui me correspondaient mieux pour parvenir à me reconnecter à elles tout en douceur. J'ai eu envie de m'échapper à nombreuses reprises de mon corps si douloureux. Pour ne pas me déraciner totalement et perdre contact avec mon être, j'ai appris à rêver plus fort que ma douleur, à imaginer un monde serein qui m'a permis de réapproprier ce corps endolori. C'est le principe de l'auto-hypnose et de la sophrologie. Je ne le savais pas mais je faisais déjà de l'auto-hypnose à l'âge de 4 ans pour m'évader et supporter mon quotidien en pédiatrie.

 

Il y a donc de nombreuses thérapies qui nous permettent d'accéder à notre cerveau émotionnel, de retrouver nos démons intérieurs que nous avions enfoui au plus profond de nous, et de les laisser sortir afin de les gérer et de les résoudre. Toutes les thérapies que je vous ai décrites jusqu'à présent sont centrées sur la personne elle-même, sur sa relation avec son être et ses propres ressources intérieures. Toutefois, le cerveau émotionnel est aussi construit pour émettre et recevoir de l'affection. En effet, l'une des fonctions du cerveau limbique est de surveiller notre équilibre affectif. L'anxiété et la dépression sont aussi des signaux de détresse émis par notre cerveau émotionnel lorsqu'il détecte un problème dans notre équilibre social. L'amour est un besoin biologique qui est essentiel à notre bien-être : "l'absence de contact physique c'est chaque cellule de l'organisme qui refuse littéralement de se développer".(3) Travailler nos relations avec autrui est d'une importance primordiale pour accepter l'aide et l'amour de l'autre. Pour vivre en harmonie et accéder au bonheur, il faut savoir ouvrir son cœur !

"La vie est une lutte. Et c'est une lutte qui ne vaut pas la peine d'être menée pour soi seul" (3)
 

Disclaimer :

Je ne suis pas médecin, ni psychologue : Le contenu de cet article est de la vulgarisation scientifique écrit avec l'aide d'articles et du livre cités en bas de page

par Célimène le 26 décembre 2018

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​© Août 2018 par Célimène Weber/La Tête dans les Étoiles, créé avec Wix.com

© Dessin du logo " La femme sur une balançoire céleste ", Avril 2018 par Michael Dudok De Wit

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